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  • L'antisémitisme, une pathologie aux multiples visages

    L'antisémitisme, une pathologie aux multiples visages

     Henri Tincq                                     

    Aux funérailles d'une des victimes de l'attentat au Musée juif de Bruxelles, le 27 mai 2014 à Tel Aviv. REUTERS/Finbarr O'Reilly

    Aux funérailles d'une des victimes de l'attentat au Musée juif de Bruxelles, le 27 mai 2014 à Tel Aviv. REUTERS/Finbarr O'Reilly

    Un attentat contre le Musée juif de Bruxelles, une nouvelle sortie de Jean-Marie Le Pen, la haine du juif visible sur Internet: l’antisémitisme est un fléau qui tue et empoisonne les esprits. Il trouve aujourd’hui de nouvelles formes d’expression et de propagation.

    L'antisémitisme n'est plus seulement un phénomène conjoncturel lié au conflit du Proche-Orient, comme on le croyait dans les années 1980 après les attentats de la rue Copernic (1980) et de la rue des Rosiers (1982). La parole haineuse à l’égard des juifs se libère. Elle rejoint la chronique du racisme ordinaire, de l’islamophobie, de l’homophobie, s’étale sur Internet, sur des scènes de spectacles diffusés par YouTube, dans des enceintes sportives. Elle crée des «communautés» affinitaires qui disposent d’un langage codé, de signes distinctifs (la fameuse quenelle), favorisant une reconnaissance, un sentiment d’appartenance à une France qu’Alain Finkelkraut décrivait, au moment de l’affaire Dieudonné, comme «cimentée par le racisme et l’antisémitisme».

    Chronique d’une haine qui se banalise: en 2013, le pays a enregistré 423 actes antisémites, soit sept fois plus que dans les années 1990. Selon le Service de protection de la communauté juive (SPCJ), 40% des violences racistes commises l’an dernier en France étaient dirigées contre des juifs. Des familles déménagent, des enfants quittent l’école publique pour des écoles communautaires, l’émigration en Israël, qui était rare autrefois (un millier par an), a été multipliée par trois (3.288) en 2013, un an après  l’affaire Merah. De janvier à mars 2014, le nombre de migrants était déjà de 1.500, selon l’Agence juive.

    Des chiffres qui ne risquent pas demain de reculer. Le 24 mai, un attentat contre le Musée juif de Bruxelles a tué quatre personnes, dont un couple de touristes israéliens. Le Franco-Algérien Mehdi Nemmouche, délinquant fanatisé en prison, «djihaddiste» revenu de Syrie, a été arrêté en France pour cet attentat, mais refuse d’être transféré à Bruxelles pour être entendu et jugé.

     

     

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    Dans un tout autre genre, Jean-Marie Le Pen s'est livré à l’une des «saillies» dont il est coutumier, condamné déjà à neuf reprises pour incitation à la haine raciale et contestation de crimes contre l’humanité. Il s’en est pris à des artistes hostiles au Front national, comme le chanteur Patrick Bruel, qui est juif même si Jean-Marie Le Pen a ensuite assuré qu'il ne le savait pas, qui avait promis de ne jamais se produire dans une ville ayant élu un maire FN. «On fera une fournée la prochaine fois», s’est amusé Le Pen. «Le mot “fournée” n’a évidemment aucune connotation antisémite, sauf pour mes ennemis politiques et pour les imbéciles», a-t-il réagi, faussement innocent, face à la tempête soulevée.

    Les fantasmes du juif traitre et conspirateur

    On ne peut pas mettre ces événements sur le même plan, mais leur coïncidence dans le temps rappelle que l’antisémitisme est une pathologie aux multiples visages. A chaque génération, il trouve de nouvelles formes d’expression et de propagation. C’est un fléau qui empoisonne les esprits et continue de tuer, en France (Merah), en Belgique (Nemmouche), soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

    Dieudonné fait rire de la Shoah, forme indépassée de l’antisémitisme. Il recycle les stéréotypes les plus éculés sur la finance juive, typique d’un antisémitisme populiste qui avait provoqué la mort, en 2006, du jeune Ilan Halimi, tué par le «gang des barbares».  Revendiquant un statut de victime des «négriers juifs», Dieudonné plaque les schémas anticolonialistes sur le conflit du Proche-Orient, assuré de s’attirer ainsi les sympathies d’enfants d’immigrés et autres, convertis ou endoctrinés par un islamisme qui invite ouvertement à tuer des juifs.

    Cassant la vitrine d’une formation que sa fille voudrait plus honorable, Jean-Marie Le Pen recycle, lui, les vieux fantasmes de l’antijudaïsme ordinaire, réveillés par les Maurras, Barrès, Daudet qui ont formé sa jeunesse d’Action française et constituent encore aujourd’hui son fonds de commerce politique.

    Fantasme de la trahison: le juif est l’ennemi intérieur, la «cinquième colonne», celui qui ne respecte pas la parole donnée, ne s’assimile pas au pays dans lequel il vit. Fantasme de la conspiration: le juif est celui qui complote dans le secret, manipule pour pouvoir mieux dominer. Fantasme de la multiplication, qui se répète aussi depuis la plus haute antiquité: le juif est celui qui se développe démographiquement, se répand partout, et «pullule» comme dit l’historien Franklin Rausky.

    Même s’ils n’ont aucun rapport avec la réalité, ces mythes perdurent à travers le temps  dans le discours des ennemis du peuple d’Israël. «Je sais que Dreyfus est coupable parce qu’il s’appelle Dreyfus», disait Léon Daudet, au moment de l’Affaire. «Il suffit que l’on regarde son visage pour qu’on se rende compte qu’il est coupable», surenchérissait Maurice Barrès.

    Antisémitisme populiste à la Dieudonné; antisémitisme traditionnel, maurassien, vichyste, de l’extrême droite française; antisionisme politique aussi: c’est celui, proche du négationnisme, qui conteste l’ampleur historique et symbolique de la Shoah au nom de la violence faite aux Palestiniens et qui, avec perversité, renverse les rôles: les Israéliens se comportent comme des «nazis» et les arabes (aussi de race sémite) sont les vraies victimes de l’antisémitisme.

    Antisémitisme aujourd’hui du «djihad»: la criminelle idéologie islamiste prend au pied de la lettre, au nom de la guerre sainte, les imprécations du Coran contre les chrétiens et les juifs, voués à la dhimmitude et à l’élimination. Il forme aux entreprises de terreur des milliers de jeunes délinquants, comme Merah et Nemmouche, en panne d’intégration et en rupture avec la société moderne.

    On ne répare pas
    en 50 ans deux millénaires de rejet

     

    L’historien français Léon Poliakov (1910-1997) distinguait trois formes de haine des juifs: l’antijudaïsme religieux, l’antisémitisme racial (celui des nazis), l’antisionisme politique. L’antijudaïsme religieux d’origine chrétienne a reculé. Les Eglises ont rompu avec les accusations de peuple juif «déicide» –coupable de la mort de Jésus, de meurtres rituels et de profanation d’hosties.

    Au concile Vatican II (1965), l’Eglise catholique a renoncé à son traditionnel «enseignement du mépris» des juifs et promu un «enseignement de l’estime». Elle a fait «repentance» pour les persécutions commises dans l’Histoire contre le peuple élu. Le Vatican a reconnu l’Etat d’Israel, mettant fin à la vieille doctrine selon laquelle les juifs ont perdu leur droit à la terre d’Israël pour n’avoir pas reconnu Jésus comme leur Messie.

    Mais on ne répare pas, en cinquante ans, deux millénaires de condamnations et de rejet. Il reste des traces de profonde méfiance. L’antijudaïsme chrétien demeure responsable des stéréotypes associant les juifs à l’argent et au capitalisme financier, pilier de l’antisémitisme populaire. L’accusation d’«usure» prononcée par l’Eglise contre les juifs remonte au Moyen-Age. La figure hideuse du «Marchand de Venise», popularisée par Shakespeare, s’est modernisée en détestation de la finance internationale occulte détenue aujourd’hui par l’Amérique et les juifs.

    L’ignorance de la doctrine et des rites du judaïsme, l’oubli des racines juives de la civilisation chrétienne rendent de plus en plus étranger le fait religieux juif dans la société moderne et ultra-laïcisée. Des traditions comme le shabbat, la circoncision, l’abattage rituel pour la viande casher sont perçues comme des archaïsmes et parfois contestées. Elles étaient déjà attaquées dans l’Antiquité païenne: le respect du shabbat était violemment réprimé par les esclavagistes.

    De nos jours, sous couvert d’écologie animale, des groupes d’influence dénoncent l’abattage rituel. Et au nom de la défense du droit de l’enfant, des associations traînent devant les tribunaux –le mouvement est parti d’Allemagne– la pratique de la circoncision considérée comme une mutilation insupportable.

    Faut-il s’étonner que la communauté juive de France, symbole de l’assimilation en Europe depuis la Révolution, s’isole et se replie sur son identité? Elle s’inquiète de voir les forces de sécurité tentées de baisser les bras face à la permanence de cette incompréhension, voire de cette haine du juif. Elle déplore un discours dominant qui tolère les spectacles de Dieudonné au nom de la souveraine liberté d’expression, qui met dans la même balance les victimes de l’islamophobie et de la judéophobie, qui renvoie dos à dos les communautarismes. Autant d’attitudes qui, selon elle, ne feraient qu’encourager la haine et la «bête immonde»!