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  • Décerné à un Belge, un titre de «Juste» est contesté

    Décerné à un Belge, un titre de «Juste» est contesté

     

    Par Adrien Jaulmes

     

    Robert de Foy, haut fonctionnaire belge, actif pendant l'occupation allemande en 1943, a reçu le titre de «Juste» en 1975, après sa mort.
    Robert de Foy, haut fonctionnaire belge, actif pendant l'occupation allemande en 1943, a reçu le titre de «Juste» en 1975, après sa mort. Crédits photo : dr/dr

     

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    Des documents révèlent bien des ambiguïtés dans le comportement de Robert de Foy, antisémite convaincu.

     

    Un «Juste parmi les Nations» pourrait se voir prochainement retirer son titre. Cette distinction est décernée par Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, à ceux qui ont sauvé des Juifs de la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Robert de Foy, secrétaire général du ministère de la Justice en Belgique pendant l'occupation allemande en 1943, s'était vu remettre après sa mort le titre de «Juste» en 1975 pour avoir permis à plusieurs centaines de Juifs incarcérés à la caserne Dossin, centre de transit en Belgique, d'échapper à la déportation vers Auschwitz.

    Ce haut fonctionnaire, travaillant en collaboration avec l'administration militaire allemande, les aurait aidés à établir de faux certificats de mariage avec des non-Juifs ou de maladie, ou bien en égarant des dossiers au lieu de les transmettre à la Gestapo. Il aurait aussi protesté auprès des autorités allemandes contre des déportations.

    «Procédure très rare»

    Ces actions avaient valu à de Foy, mort en 1960, d'être reconnu comme «Juste» par la commission de Yad Vashem. Jusqu'à ce que la descendante d'un couple de Juifs polonais exilés aux États-Unis, après avoir transité par Berlin et par Anvers, ne vienne contester cette distinction.

    Sonia Pressman-Fuentes, militante féministe américaine connue, rencontre en 2010 un chercheur belge spécialiste des politiques d'immigration à l'université de Gand, Frank Caestecker. Celui-ci lui communique des documents selon lesquels ses parents, Juifs polonais réfugiés en Belgique, auraient manqué être renvoyés en Allemagne nazie en 1934 par le zélé Robert de Foy, alors chef des services de la Sûreté d'état belge.

    Le courageux fonctionnaire aurait été dans cette première partie de sa carrière un antisémite convaincu. Soucieux d'empêcher l'afflux de réfugiés juifs d'Allemagne et d'Europe de l'Est en Belgique, il aurait, avant la guerre, expulsé et renvoyé en Allemagne des centaines de Juifs. Les parents de Sonia Pressman-Fuentes ne doivent leur salut qu'au maire d'Anvers, Camille Huysmans, qui refuse d'appliquer l'ordre d'expulsion et leur permet d'émigrer vers les États-Unis.

    De Foy entretient en outre, d'après ces documents, des liens étroits avec les Allemands. Lorsqu'il est arrêté avec d'autres hauts fonctionnaires belges en juillet 1940 après la chute de la Belgique, il est très rapidement libéré sur intervention personnelle de Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo.

    Les documents remis par Sonia Pressman-Fuentes à Yad Vashem devraient conduire au réexamen du cas de Robert de Foy. «C'est une procédure très rare», explique Irena Steinfeld, directrice du département des Justes au Mémorial de Yad Vashem. «Sur les quelque 24.000 titres de “Justes parmi les Nations” qui ont été décernés, seuls cinq ou six ont été retirés. Il faut pour cela des éléments nouveaux et suffisamment graves pour justifier une telle procédure.»

    Oskar Schindler et Raoul Wallenberg

    Les critères pour être reconnu «Juste» sont d'avoir sauvé des Juifs de la déportation au péril de sa vie et d'avoir agi sans contrepartie financière ou intention de les convertir. Les actes priment souvent sur les considérations morales. «Il y a plusieurs cas de Justes antisémites», souligne Irena Steinfeld, «ce sont surtout les actes qui sont pris en compte».

    Parmi les Justes les plus célèbres figurent des personnalités à la moralité incontestable, comme Raoul Wallenberg, le diplomate suédois qui sauva des milliers de Juifs en Hongrie occupée. Mais aussi des figures plus ambiguës, comme celle d'Oskar Schindler, industriel allemand qui avait réussi à sauver 1 100 Juifs de la déportation, et dont la tombe se trouve d'ailleurs à Jérusalem.

    Le programme de sélection des «Justes parmi les Nations» figure dans les statuts du mémorial de Yad Vashem dès sa création en 1953. Mais c'est en 1963, après le procès Eichmann, que les premiers Justes sont récompensés. Malgré le passage du temps, Yad Vashem continue d'ajouter entre 400 et 500 noms par an à cette liste qui en compte déjà plus de 24.000.

    «Les membres des trois commissions sont tous des survivants de l'Holocauste», explique-t-on à Yad Vashem, dont le musée est devenu l'un des lieux les plus visités d'Israël. «Ils ne sont pas des historiens de formation, mais sont originaires de tous les pays d'Europe et donc familiers avec les dossiers examinés», dit Irena Steinfeld. «Ils ne se réunissent en session plénière qu'une ou deux fois par an. Mais les décisions finales sont prises par un vote. Ce qui veut dire qu'il faut trancher de façon claire des cas parfois compliqués qui ont eu pour cadre une période troublée. C'est parfois délicat.»

    Le cas de Robert de Foy doit être examiné pendant la session plénière des trois commissions d'experts chargés d'examiner au cas par cas les dossiers. La procédure pourrait prendre plusieurs années.